Edition du vendredi 28 janvier

Depuis près de quatre décennies, Pascal Beauvais façonne la pierre et le bois. Ses œuvres d’art trouvent aussi bien leur place dans des édifices religieux que chez des particuliers. L’artisan sculpteur s’est entièrement consacré à l’art sacré.

Depuis son atelier de Cublac, Pascal Beauvais surplombe la vallée de la Vézère. Dans cet espace baigné de lumière, des croquis sont accrochés au mur, des outils sont disposés sur l’établi et, au centre de la pièce, une statue de vierge à l’enfant trône sur support mobile. Voici 36 années que le sculpteur d’origine picarde s’est établi au Pays Vert. « C’est le mariage qui m’a conduit dans ces contrées », résume l’artisan statuaire qui ne se destinait pas initialement à la sculpture.

« Petit déjà, j’aimais beaucoup dessiner, c’était ma passion. Ma mère peignait aussi, mais la sculpture, je l’ai découverte aux Beaux-Arts de Reims. À l’époque, la formation aux Beaux-Arts durait cinq ans, il y avait une formation générale sur deux ans au cours de laquelle on avait une approche des principales techniques, gravure, sculpture, peinture… Ensuite on choisissait un atelier dans lequel on restait trois ans. Je me suis orienté vers l’atelier de sculpture, mais je faisais alors principalement des modelages, donc le travail de la terre c’est-à-dire la fonte de bronze ou le tirage de terres cuites. »

S’ensuivent trois années dans l’atelier de Georges Muguet, puis Pascal Beauvais vient s’établir en Corrèze. « Mes premières commandes ont été dans le domaine de l’art sacré. » Des commandes qui obligent l’artisan à faire évoluer ses techniques. « En général la statuaire dans les églises, c’est plutôt de la pierre ou du bois. C’est une autre approche par rapport à ma formation, même si l’on est toujours dans le volume. Avant j’ajoutais de la matière alors que maintenant je pars de la forme brute et j’enlève le surplus pour arriver à la sculpture. »

 » On ne refait jamais la même chose…

Mais, par-delà l’aspect technique, l’art sacré exige aussi une foule de connaissances. Car si l’artisan ne fait pas de restauration, il se doit d’être fidèle à l’iconographie traditionnelle pour que son œuvre puisse être comprise par le plus grand nombre. « J’ai appris au fil du temps, il y a beaucoup d’ouvrages pour se documenter, il y a aussi les discussions, les rencontres… » résume Pascal Beauvais. « Et puis Internet est une encyclopédie formidable, car vous avez accès à des représentations dans de toutes petites chapelles dont vous n’auriez jamais eu connaissance autrement ».

Mais Internet comme les évolutions technologiques contribuent aussi à faire évoluer la profession. « Il y a de plus en plus de saints dont nous avons la photo. Par exemple j’ai réalisé une statue de Sainte Joséphine Bakhita pour une paroisse de la région parisienne. Sa photo est disponible sur internet et elle a fait le tour du monde. J’ai aussi réalisé le père Kolbe que l’on connaît avec ses petites lunettes rondes, j’ai donc demandé au dinandier de Cublac de me faire les lunettes. C’est une belle contrainte. »

Pour le bois, comme pour la pierre, Pascal Beauvais travaille de manière traditionnelle. La massette et les différents ciseaux suffisent donc à l’artisan pour donner vie à ses créations. Les seules concessions à la modernité sont la disqueuse pour dégrossir le bloc de pierre et la défonceuse pour le bois lorsqu’il réalise des bas-reliefs. « J’ai une particularité, c’est que je polychrome beaucoup mes statues, aussi bien le bois que la pierre. Le premier bénéfice c’est la lisibilité, car lorsque l’on est dans son atelier on travaille avec des lumières optimales, des lumières rasantes, donc c’est très lisible. Mais lors de la pose on se rend compte que ce n’est pas si évident. Cela m’est arrivé pour un chemin de croix en pierre, où il y avait des contre-jours terribles. J’ai dû rehausser tout le dessin au crayon pour donner plus de relief à l’œuvre et rendre la lecture facile. »

 » Donner plus de relief pour rendre la lecture facile…

Pascal Beauvais ne réalise pas que des statues, bien au contraire, il travaille aussi bien pour des paroisses, des communautés religieuses que des particuliers. Ce qui l’a amené à créer de nombreuses pièces. « Il n’y a pas que la statuaire, ça peut être des autels, des chemins de croix ou des chapiteaux. J’ai terminé l’année dernière 38 chapiteaux en bois pour un cloître dans le Puy-de-Dôme, j’ai même fait des tympans, notamment un grand tympan à sculpter sur place. Il y a aussi les oratoires, cela peut être très varié, des croix de chemins, des calvaires de montagne. On ne refait jamais la même chose, que ce soit pour un Christ en croix, Saint Joseph, la Vierge à l’enfant… Même quand on se copie, on se corrige, on essaye d’affiner, on reste quand même dans l’œuvre unique. Plus on progresse dans le temps, plus on est exigeant avec soi-même. Il n’y a pas de routine. »

Un métier de passion donc, où l’artisan peut aussi laisser s’exprimer sa fibre artistique. « Le bas-relief et le haut-relief c’est très chouette, car la limite de la statuaire d’Église c’est que l’on est quasiment toujours dans le même schéma, la station debout, faciale, hiératique… Il n’y a pas une variété importante concernant les attributs non plus. Dans le bas-relief on est dans la composition, donc vous pouvez donner du mouvement, introduire des éléments d’architecture, du végétal, des animaux. On est déjà dans un langage commun avec la peinture et les arts qui se développent sur une surface. »

Si les statues de Pascal Beauvais trouvent place aux quatre coins de France, voire au-delà des frontières, localement, l’artisan s’est aussi illustré en réalisant un haut-relief et un chemin de croix dans l’église de Seilhac et un bas-relief dans la cathédrale de Tulle. Loin d’être un métier en perte de vitesse, « la sculpture n’est pas tombée en désuétude. Les gens en ont besoin, c’est un support à la prière car être tout le temps dans l’abstraction et les idées ce n’est pas évident. On est quand même des êtres incarnés et les arts en général contribuent à rendre présent ce que l’on ne voit pas », conclut Pascal Beauvais.

Auteur : Cyrille ROUSSEAU

tete ALEUIA

Aleteia : Pascal Beauvais, vous sculptez depuis près de quarante ans, comment vous est venu un jour « l’appel du marteau » ?
Pascal Beauvais : La base commune à tous les arts plastiques est le dessin. L’on peut d’ailleurs dire que sculpter, c’est dessiner en trois dimensions. Mon goût pour le dessin date de ma prime enfance et l’illustration des cahiers de poésie fut mon premier champ d’expression. Je n’ai vraiment découvert la sculpture qu’au cours de mes études à l’École des Beaux-Arts et par la pratique du modelage. Puis, les premières commandes sont arrivées, bois et pierre, et la massette n’a plus quitté ma main depuis maintenant trente années.

Votre style semble profondément marqué par l’art roman, de quelle(s) école(s) êtes-vous le continuateur ? Qui sont vos maîtres ou inspirateurs ?
Il est vrai que l’art roman a longtemps été, et reste pour moi, une référence privilégiée. C’est certainement l’expression plastique de la foi chrétienne la plus convaincante comme le chant grégorien peut l’être dans le domaine du chant liturgique. Mais j’ai été aussi l’élève de deux éminents sculpteurs : Charles Auffret à l’école des Beaux-Arts de Reims et Georges Muguet (ancien élève de Bourdelle). Tous deux furent des représentants de l’école française de sculpture, héritiers de Rodin et de cette chaîne ininterrompue de sculpteurs qui, pendant huit siècles, ont œuvré sur le sol de France. Je mentionnerai aussi le sculpteur Henri Charlier, dont les écrits sur l’art restent un outil critique de premier ordre.

Votre œuvre est presque exclusivement religieuse, était-ce un appel impérieux pour vous ? Comment se mêlent dans le quotidien de l’atelier, votre vie spirituelle et votre travail d’artiste ?
La thématique chrétienne de mon travail n’est pas le fait d’un choix de départ. Elle s’est imposée par les circonstances. Mes premières commandes allèrent dans ce sens, d’autres suivirent. Je suis amené à approfondir des questions de liturgie, de théologie, d’histoire sainte, de symbolique. Je me documente sur la vie de nombreux saints. Tout cela s’insérant dans une vie à la campagne avec une famille nombreuse. Je me reconnais assez dans cette évocation de Fabrice Hadjadj “… Je laisse les enfants rendre impossible le Grand Œuvre, et je laisse les textes que je bricole encore, me rendre moins disponible aux enfants. Mais peut-être que je fais bien aussi. Car, ce que l’un et l’autre perdent en perfection, j’aime à le croire, ils le gagnent en vérité de vie – une vérité bancale, certes, guère affriolante, mais qui fait son chemin en boitant.” (in Qu’est-ce qu’une famille ? Avant-propos p.10).

Vous sculptez des œuvres qui appellent les siècles passés et espèrent dans les siècles à venir, cela vous rend-il imperméable à l’agitation de notre époque ?
Oui et non. Pour répondre, je prendrai un exemple concret. Une communauté me demande de réaliser une statue de la Sainte Vierge pour son sanctuaire. J’aurai, pendant toute la durée du travail, cette idée présente, à savoir que cette communauté à laquelle cette statue est destinée se retrouvera chaque soir autour de celle-ci pour un dernier hymne marial clôturant la journée. Dans une telle perspective, les considérations décoratives ou esthétisantes sur l’œuvre à produire restent indigentes. Ce qui compte vraiment, c’est que l’œuvre, malgré ses imperfections et ses faiblesses, puisse aider à entrer dans la prière. Ce qui compte, et dont on est responsable, c’est de favoriser chez les autres et en soi-même l’union à Dieu.

Avez-vous rencontré à la porte de votre atelier ou sur vos chantiers une « relève » susceptible de maintenir le service du Beau et du Vrai ?
Les jeunes générations ne manquent ni de talent, ni de soif de Beauté. Reste qu’il n’est pas évident de se lancer dans une vie pleine d’incertitudes matérielles. La sculpture est un métier qui s’exerce dans la solitude, la lenteur d’exécution, et le sentiment croissant que plus on avance, moins on sait : l’exact contraire d’une carrière moderne. Le facteur qui pourrait assurer une relève, c’est la commande. Il est évident que des commandes régulières et un peu ambitieuses peuvent favoriser des vocations et pousser des jeunes à franchir le pas. Pour cela, il faut résolument proscrire la politique de l’art bon marché (le “sulpicien” a malheureusement toujours des adeptes !). Il faut cesser de passer des commandes à bas prix auprès de vagues sculpteurs amateurs et pire en s’adressant à des pays qui exploitent une main d’œuvre à très faible coût salarial !
L’art chrétien a encore beaucoup de choses à nous dire, encore faut-il être convaincu que lui seul peut le dire avec les moyens qui sont les siens pour notre temps et dont les caractéristiques principales pourraient se résumer par simplicité, intériorité, espérance.